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(du pinceau à la plume)

la tradition

le lettré

Dans lettré au pinceau. Province de Lao Kay un pays où toute la hiérarchie sociale est basée sur la réussite grâce au savoir, la qualité de lettré est particulièrement recherchée.
En réalité, lettrés et mandarins — puisque le mandarin est, en quelque sorte un ancien lettré qui a réussi aux examens — constituent ensemble la classe des văn thân, c'est à dire les gens cultivés.

Étymologiquement, comme l'explique l'historien Yoshiharu Tsuboï, l'expression văn thân recouvre la catégorie sociale des lettrés, des notables, des employés du bureau local et des fonctionnaires en retraite. La plupart des membres de cette classe avaient la même formation socio-culturelle de base, ajoute-t-il, c'est à dire qu'ils savaient lire et écrire la langue officielle -le chinois écrit. Les gens ordinaires, eux, ne connaissaient que la langue parlée, le vietnamien.

C'étaient donc ces lettrés qui assuraient la transmission au peuple des proclamations officielles. Intermédiaires indispensables, il est arrivé qu'ils jouent un rôle-clé à l'occasion de certains évenements politiques ou sociaux.

lettré assis A l'intérieur de ce groupe, le lettré à proprement parler, si nhân, est un homme qui a appris la langue et l'écriture chinoise et qui continue de se cultiver dans ce domaine. Il se prépare à passer les concours littéraires et gagne sa vie en enseignant l'écriture et la lecture aux enfants d'un village. En effet, à peu près dans chaque village, fonctionne une école tenue par un tu tai, bachelier, qui n'a pu obtenir un poste dans l'administration, ou par un lettré malheureux, refusé aux examens. La commune lui offrait souvent un champ qu'il cultivait pour son entretien et chaque enfant lui fournissait une petite cotisation pour l'huile de la lampe. Tout compte fait, le lettré-maître d'école jouissait d'une vie facile, indépendante et très honorable.


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l'enseignant : les écoles de caractères

le lettré et l'école de village Jusqu'en 1919, le gouvernement vietnamien entretenait dans chaque préfecture et sous-préfecture (phư et huyện) une école dite du 2e degré, ou tiểu học, et dans chaque chef-lieu de province une école dite du 3e degré ou trung học. On y étudiait les Quatre livres classiques, les Cinq livres canoniques, l'histoire et la philosophie.

ancienne classe de caractères L'enseignement du premier degré, qui pouvait durer de trois à cinq ans, consistait à apprendre à lire et à écrire. Ce premier degré qui constituait ce que l'on appelait la petite étude, représentait surtout des préceptes de morale et de politesse, ainsi que les devoirs sociaux constituant la base de l'éducation en pays vietnamien.

La grande étude consistait surtout en l'étude des Quatre livres classiques et les Cinq livres canoniques ainsi qu'un peu d'histoire. De plus en vue du concours provincial, on initiait l'élève à la versification.

C'est bien plus souvent à quarante ans, ou même plus, que l'étudiant s'affrontait aux concours.

caricature aux grenouilles Image humoristique représentant une "école de caractères".


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les concours

Supprimés en 1918, les concours ont été pendant plusieurs siècles l'affaire de tous, même s'il y avait peu d'élus. Des concours de préselection avaient lieu assez fréquemment d'abord au niveau de la sous-préfécture ou de la préfecture. Cependant, c'est la réussite aux trois épreuves du concours provincial, thi huong, ou concours général, qui allait permettre, au candidat d'être classés et donc de se présenter aux concours suivants.

Chaque épreuve durant un jour entier, les candidats travaillaient sous leurs légères tentes, au camp des lettrés, et toute communication avec quiconque leur était interdite. Les premiers reçus étaient nommés licenciés, ou cử nhân, les autres admis, bacheliers ou tú tài. Cependant, les lauréats n'avaient pas pour autant accès aux fonctions administratives. Pour celà, il fallait passer d'autres concours, à la capitale, thi hoi, et au palais royal, thi dinh. Les épreuves, cette fois, duraient plusieurs jours.

examens triennaux Le titre de docteur, tiên si, comportait trois degrés. La dynastie des Nguyễn créa un grade de plus, celui de docteur du deuxième tableau ou phô bang Seuls les premiers classés comme docteurs étaient autorisés à passer l'examen dans le palais même du roi. S'ils étaient reçus, il devenaient docteurs de première classe et accédaient aux fonctions mandarinales les plus élevées. Les docteurs de seconde classe étaient aussi placés dans l'administration mais à des fonctions moins importantes.

Vers 1900, des écoles dites de Hâu bô ont été crées afin de former les mandarins selon de nouveaux critères. Les élèves étaient recrutés parmi les lauréats des concours triennaux, cu nhân et tu tai, ainsi que parmi les fils de hauts mandarins. Ces établissements ont été ensuite transformés en École des Hautes Etudes Indochinoises dont les diplômés étaient nommés chefs de circonscription, tri huyên, et, après une période de stage, commis dans les bureaux des résidences.

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un peu d'histoire

L'instruction concours de lettrés : proclamation solennelle des résultats chinoise, destinée à une élite, fut introduite au Vietnam, entre le 1er et le 2e siècle, à une époque où ce pays était sous administration directe de la Chine.

L'indépendance conquise en 938, avec l'avènement de la dynastie des (1009-1225) l'étude des caractères chinois se répandit de façon très importante. Ce phénomène était lié au developpement du bouddhisme. Une mission avait en effet rapporté des textes bouddhiques de Chine. D'ailleurs, une véritable Église bouddhique — ainsi qu'une Eglise taoïque — avait vu le jour dans ce Vietnam réunifié et désormais indépendant. En dehors des examens spécifiquement bouddhiques, la Cour des Lý, puis celle des Trần (1226-1400), organisèrent des concours dits Tam Giáo, c'est à dire des trois doctrines, pour sanctionner l'étude du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme.

le camp des lettrés C'est la culture confucéenne qui connaîtrait, par la suite, une faveur particulière. Enseignée dans des écoles publiques, et dans de nombreuses écoles privées dans les villages, les études en seraient sanctionnées par des concours littéraires organisés par l'État. Ces concours, destinés à faire connaître les lettrés de talent, permettraient de choisir parmi eux les fonctionnaires qui seraient au service du Roi.


Le premier de ces concours littéraires eut lieu en 1075 et distingua dix lauréats. Mais on ne sait guère quelle fut leur fréquence. Au 13e siècle, sous les Trần, ils s'ouvrirent régulièrement tous les sept ans. Peu à peu, on précisa la nature des épreuves, on hierarchisa les grades et les titres.

Ce système fut aboli en 1919. En fait, dès 1913 et surtout à partir de 1920, le mouvement de rénovation de la langue nationale, entrepris par la nouvelle élite, a donné au quốc ngữ un essor tel qu'il a fait disparaître l'usage littéraire du sino-vietnamien et des idéogrammes chinois.


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le temple de la littérature

Le Văn Miếu (文廟) ou Temple de la Littérature à Hanoi, Temple de la littérature : le grand portique monument dédié aux héros littéraires est probablement d'origine très ancienne. Situé en plein coeur de la capitale, on s'est longtemps demandé à quand remontait sa première fondation. Puisqu'il s'agit d'un temple dédié à Confucius, il convient de noter que de telles fondations étaient toujours en rapport avec l'ouverture de collèges. Le fait de connaître la date d'origine du Văn Miếu renseigne donc sur l'époque d'implantation du système des concours de lettrés.

statue de Confucius C'est en 1070 que ce temple fut restauré dit-on dans les anciennes Chroniques historiques — il existait donc bel et bien auparavant — et qu'on érigea des statues de Confucius (le Maître Antérieur), de Chou Công (le Saint Antérieur) et de leurs quatre assistants. Le roi Lý Nhân Tông y adjoignit en 1076 le Quốc Tử Giám, ou Collège des enfants de la nation destiné d'abord aux seuls princes et fils de mandarins puis à tous ceux qui avaient satisfait aux examens et parmi lesquels seront recrutés les fonctionnaires de la nation.

la cloche crépuscule En 1484, le premières stèles dédiées aux étudiants ayant obtenu un titre de docteur ont été érigées. On en compte aujourd'hui aujourd'hui quatre vingt deux. Avec ses cinq cours représentant les cinq éléments naturels, le site possède une allure grandiose. La troisième cour est la cour des stèles. Chacune d'entre elles est posée sur le dos d'une tortue, symbole d'immortalité. La décoration est particulière en fonction de sa date d'origine. En 1992, lorsque le site a été entièrement restauré, on a construit des pavillons qui désormais abritent les stèles et les isolent de l'humidité du sol par une dalle de béton.

phénix, tortue et écriture le portique et le bassin


phénix, tortue et écriture

le portique et le bassin


La troisième cour est la cour des stèles. Chaque stèle est posée sur le dos d'une tortue, symbole d'immortalité. Chacune est décorée de manière particulière en fonction de sa date d'origine. En 1992, ont été construits des pavillons qui désormais protègent les stèles et les isolent de l'humidité du sol par une dalle de béton.

un futur épigraphiste le nettoyage des stèles

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le mandarin

Le mandarinat forme le cadre général de l'administration. mandarin fumant sa pipe à eau L'accès au statut de mandarin, obtenu par concours, est théoriquement ouvert à chacun. Tous les lettrés peuvent se présenter aux concours littéraires, mais seuls ceux qui y sont reçus accèdent au mandarinat et deviennent fonctionnaires. Leur nombre est infime : une cinquantaine de bacheliers, licenciés et docteurs tous les trois ans sur quelque dix mille candidats dit Lê Thành Khôi dans son Histoire du Vietnam (p. 355). Ce système a été pourtant, pendant plusieurs siècles, le moteur véritable de la promotion sociale.

cachets et plaquettes L'importance des examens et concours était à la mesure des espoirs suscités dans l'esprit de chacun par la perspective d'une haute position dans la société, d'honneurs et même de richesse.
En 1822 les concours de la capitale ont été rétablis par Minh Mạng et sont ouverts à tous, désormais, sans distinction d'origine sociale. C'est la grande innovation démocratique de la dynastie des Nguyễn. Tous les candidats subissent les mêmes épreuves. Les jurys tiennent à leur indépendance par rapport au pouvoir politique.

le "lay" devant un mandarin riche demeure mandarinale Dans le peuple, on pense que pour un garçon, c'est l'intelligence qui est la qualité suprême. Donc le fait d'obtenir le doctorat, de devenir un intellectuel, lettré ou mandarin, procure un très grand prestige à la famille et au village dont il est originaire. C'est pourquoi on fête le lauréat par un défilé depuis la capitale jusqu'à son village natal.

le Kinh-luoc Hoang Tao Khai sous-préfet Les mandarins se répartissent en deux catégories, les mandarins civils, quan văn, et les mandarins militaires, quan võ. Aux quan văn sont dévolues les fonctions administratives. Ils coordonnent, surveillent, dirigent : les transports et les échanges, la construction des routes, l'entretien des digues, s'occupent du calendrier. A la tête des grandes provinces, il y a un mandarin provincial, tông dôc. Pour les provinces moins importantes, c'est un tuân phu. Sous leurs ordres, exercent les tri huyên, les tri phu et les tri châu.

grand mandarin civil


chef de la Garde royale Quant aux quan võ, ils forment la classse des officiers supérieurs et les concours pour les recruter comportent non seulement des épreuves purement militaires, mais un jury présidé par un mandarin civil interroge sur des traîtés de tactique et de stratégie.


général de division mandarin militaire Mandarins civils comme mandarins miltaires sont soumis à un ensemble de règles rigoureuses, ces règles et l'ordre confucéen se conjuguant pour souligner la responsabilité de chacun à quelque niveau hierarchique qu'il se trouve. L'éducation traditionnelle et le mandarinat ont rempli correctement leur rôle pendant plusieurs siècles. Néanmoins ils ne sauront pas résister à l'invasion d'une civilisation scientifique, technique et industrielle qui va les submerger à partir de la deuxième moitié du 19e siècle. Après une longue période de raideur, et la perte de l'indépendance du pays, c'est néanmoins au sein de la classe des lettrés qu'un mouvement contestataire va naître et agir dès les premières années du 20e siècle.


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la transition

Au tournant du siècle, la perception d'une transition était perceptible dans l'imagerie populaire. Le puissant choc culturel, assorti d'affrontements militaires, économiques, de conquêtes territoriales pour les uns, de perte de l'indépendance et d'humiliations pour les autres, marque les relations entre l'Orient et l'Occident à partir du milieu du 19e siècle. le jeune bambou et le vieux bambou Dans les pays d'Asie orientale, les réactions de l'élite lettrée ont produit, en plusieurs générations, une véritable remise en question des valeurs de leurs traditions par rapport aux valeurs occidentales synonymes de modernité. Un vaste débat et de nombreux travaux de recherche sont en cours sur ce thème, actuellement. A côté des travaux de nombreux historiens vietnamiens,. on notera en France, d'une part les analyses du sociologue Trịnh Văn Thảo relatives à l'évolution des attitudes politiques de trois générations-clé de lettrés — du confucianisme au communisme —, d'autre part les travaux savants de l'historien Nguyễn Thế Anh, enfin les études pertinentes de Yoshiharu Tsuboi. Au Japon, en Australie, aux Etats-unis, ces questions constituent également un thème de choix.

L'idée de modernité, le statut de colonisé, les idées sociales, l'engagement dans le combat pour l'indépendance, tous ces thèmes ont été vécus de manière contradictoire par les uns et les autres, dans le sens de la collaboration ou dans celui de l'opposition.

Néanmoins, ce qui a permis aux idées de se répandre et de gagner des publics de plus en plus vastes, c'est le développement de l'écrit imprimé couplé à la modernisation de la langue. Ainsi de la presse en chinois, dès la deuxième moitié du 19e siècle, on est passé à l'écrit en quốc ngữ — et en français — qui représente, vers 1930, plus de 90% des publications. Entre ces deux époques, trois générations de conjoncture, selon l'expression de Trịnh Văn Thảo, c'est à dire 1862, 1907, 1925.

La grande question pour cette période de l'histoire vietnamienne — objet de discussions passionnées — est-elle celle de la scission entre intellectuels patriotes et intellectuels collaborateurs ou la marque de la rupture entre intellectuels classiques et intellectuels nouveaux, produits du système scolaire colonial ?

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